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☆ Pride ☆

☆ Pride ☆
"Don Fabrizio lui souriait, le prit par la main, le fit asseoir près de lui sur le divan : "Vous êtes un gentilhomme, Chevalley, et j'estime que c'est une chance de vous avoir connu ; vous avez raison en tout ; vous vous êtes trompés seulement quand vous avez dit : "Les Siciliens voudront être meilleurs." Je vais vous raconter une anecdote personnelle. Deux ou trois jours avant l'arrivée de Garibaldi à Palerme on me présenta quelques officiers de la marine anglaise, qui servaient sur les bateaux qui se trouvaient dans la rade pour se rendre compte des évènements. Ils avaient appris, je ne sais comment, que je possède une maison sur le bord de mer, à la Marina, avec une terrasse sur le toit d'où l'on peut voir le cercle des montagnes autour de la ville ; ils me demandèrent de visiter la maison, de venir regarder ce panorama où l'on disait que les garibaldiens rôdaient et dont ils ne s'étaient pas fait une idée claire depuis leurs navires. Ils arrivèrent à la maison, je les accompagnai là-haut sur la terrasse ; c'était de grands jeunes gens ingénus malgré leurs favoris roussâtres. Ils s'extasièrent devant le panorama et l'impétuosité de la lumière ; ils avouèrent cependant qu'ils avaient été pétrifiés en observant la misère, la vétusté, la saleté des rues d'accès au palais. Je ne leur expliquai pas qu'une chose dérivait de l'autre, comme j'ai essayé de le faire avec vous. L'un deux, ensuite, me demanda ce que vraiment venaient faire, en Sicile, ces volontaires italiens. "They are coming to teach us good manners", répondis-je, "but won't succed because we are gods." "Ils viennent nous apprendre les bonnes manières mais ils ne pourront pas le faire, parce que nous sommes des dieux." Je crois qu'ils ne comprirent pas, mais ils rirent et s'en allèrent. C'est ainsi que je vous réponds à vous aussi ; cher Chevalley : les Siciliens ne voudront jamais être meilleurs pour la simple raison qu'ils croient être parfaits : leur vanité est plus forte que leur misère ; toute intromission d'étrangers, soit par leur origine, soit aussi, s'il s'agit de Siciliens, par leur indépendance d'esprit, bouleverse leur délire de perfection accomplie, et risque de troubler leur complaisante attente du néant ; piétinés par une dizaine de peuples différents ils croient avoir un passé impérial qui leur donne droit à des funérailles somptueuses. Croyez-vous vraiment, Chevalley, être le premier à espérer canaliser la Sicile dans le flux de l'histoire universelle ? Qui sait combien d'imams musulmans, combien de chevaliers du roi Roger, combien de scribes des Souabes, combien de barons d'Anjou, combien de légistes du roi Catholique ont conçu cette même belle folie ; et combien de vice-rois espagnols, combien de fonctionnaires réformateurs de Charles III ; qui sait aujourd'hui qui ils ont été ? la Sicile a voulu dormir, en dépit de leurs invocations ; pourquoi aurait-elle dû les écouter si elle est riche, si elle est sage, si elle est honnête, si elle est admirée et enviée de tous, si, en un mot, elle est parfaite ?
"Chez nous aussi, à présent, on dit en hommage à ce qu'on écrit Proudhon et un petit juif allemand dont j'ai oublié le nom, que la faute du mauvais état des choses, ici et ailleurs, revient à la féodalité ; à moi donc, pour ainsi dire. Peut-être. Mais la féodalité a existé partout, les invasions étrangères aussi. Je ne crois pas que vos ancêtres, Chevalley, ou les squires anglais ou les seigneurs français gouvernaient mieux que les Salina. Les résultats pourtant sont différents. La raison de la différence doit se trouver dans ce sentiment de supériorité qui éclate dans tout oeil sicilien, sentiment que nous-mêmes appelons fierté, mais qui en réalité est de l'aveuglement. Pour l'instant, pendant longtemps, il n'y a rien à faire. je le regrette ; mais dans le domaine politique je ne peux même pas tendre le doigt. On me le mordrait. Ce sont là des discours qu'on ne peut pas tenir aux Siciliens ; et moi-même d'ailleurs, si vous, vous aviez tenu ces propos-là, je les aurais mal pris.
"Il est tard Chevalley : nous devons aller nous habiller pour le dîner. Je dois jouer pendant quelques heures le rôle de l'homme courtois."


Le Guépard, Giuseppe Tomasi Di Lampedusa


Au passage
# Posté le mardi 07 octobre 2008 11:44
Modifié le mardi 07 octobre 2008 12:11

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